Yougonostalgies et yougosphères dans le paysage de la migration serbe à Paris

Almost two decades after de disintegration of de federation, all six former Yugoslav republics are independent national states, but their citizens still share memories of the common past: experiences dating from de Yugoslav period, which are for the middle generation simultaneously experiences of socialism, connect people who are nowadays divides by national borders and who even fought against each other during the 1990s. T. Petrović, “Nostalgia for JNA? Remembering the Army in the Former Yugoslavia”

de Milena Pavlović

Photographie de Marija Janković, octobre 2013 (http://balkans.courriers.info/article23501.html)

Photographie de Marija Janković, octobre 2013 (http://balkans.courriers.info/article23501.html)

Il y avait un temps en Yougoslavie où le slogan bratstvo i jedinstvo (fraternité et unité) animait le sentiment d’appartenance commune à un territoire libéré, unifié et partagé. Entre 1946 et 1947 les citoyens yougoslaves reconstruisent 230 kilomètres du chemin de fer Šamac-Sarajevo, détruit par l’armée allemande pendant la Deuxième Guerre mondiale. Pendant les années 1980, l’émergence des politiques nationales et des postures nationalistes dans les diverses républiques du pays obscurcit progressivement le poids de ce passé : la Yougoslavie est réduite à une parenthèse historique inconfortable, à une prison qui oblige à l’union de « peuples » inconciliablement différents. La rupture de l’ensemble yougoslave est habité par les divorces et les séparations familiales dans le paysage de la conflictualité, par la peur et le danger d’un voisinage devenu « ennemi » et, finalement, par les émigrations à la rencontre de terres plus heureuses. En 1991, lorsque la Slovénie déclare son indépendance, l’unité yougoslave cesse formellement d’être dans son intégrité territoriale.

Mais s’il est vrai que la Yougoslavie n’existe plus aujourd’hui, peut-on en dire de même des Yougoslaves ? Le processus historique de transformation de la RFSY (République Fédérative Socialiste de Yougoslavie) n’a pas été ni unitaire, ni homogène ; les liens communautaires, en effet, ne disparaissent pas du jour au lendemain et peuvent persister, aujourd’hui, sous formes et langages différents. Bien réels quand les habitants de ce vieux pays s’engageaient dans sa reconstruction, aujourd’hui la Yougoslavie repose dans les souvenirs des plus âgés de mes interlocuteurs, tandis que le yougoslavisme dessine les nouvelles appartenances des plus jeunes. En 2013, j’ai mené une enquête de terrain à Paris. Mes interlocuteurs d’origine serbe, issus de différentes générations migratoires, m’ont permis de réfléchir aux diverses façons de s’interfacer aux souvenirs de la Yougoslavie, ainsi qu’aux nouvelles réappropriations de cette histoire. Pendant mon enquête de terrain sur les reconfigurations mémorielles de la désagrégation yougoslave j’ai souvent retrouvé la condition nostalgique des émigrants d’un pays qui n’existe plus. Comment qualifier la yougoslavité de mes interlocuteurs ? Et, en quels termes, expliquer leur malaise du temps présent ? Certainement la yougoslavité de l’ensemble des migrants qui se définissent « Slaves du Sud » balance entre une attitude nostalgique et une réappropriation des valeurs, en m’indiquant une différenciation générationnelle entre les premiers âgés entre 40 et 70 ans et les seconds âgés entre 20 et 35 ans. Si l’âge de mes interlocuteurs est une donnée dont il faut tenir compte, la condition économique, les liens sociaux à l’étranger ainsi que les causes de leur arrivée en France sont des éléments également nécessaires à la compréhension de leurs récits et de leurs énonciations identitaires. L’attitude nostalgique présente le passé comme l’image renversée de la société actuelle : ce sont les circonstances présentes qui sont vécues comme quelque chose de négatif propre à provoquer la nostalgie. La Yougoslavie est rappelée, sous les coups du regret du bon vieux temps, comme le pays où « on vivait bien » : les maisons restaient ouvertes, personne ne volait rien, on avait confiance dans le voisin et dans la société entière, tous travaillaient, l’éducation était gratuite. Sanja Bosković, sociologue qui a enquêté sur l’émigration économique yougoslave des années 1960 à Paris, écrit: « le niveau de leur scolarisation acquis en Yougoslavie est le plus élevé de tous les migrants interrogés : 35% ont plus de 9 ans de scolarité, 30,9 % ont plus de 7-8 ans et seulement 5,4% ont moins d’un an de scolarité. 99,3% savent lire et écrire dans leur langue (contre 74,2% pour l’ensemble des migrants) ». Plus généralement, on retrouve souvent chez les citoyens des pays ex-communistes la nostalgie d’une éducation meilleure, d’une solidarité répandue, de la liberté de voyager. Selon Marina Chauliac, anthropologue qui travaille sur la mémoire et les usages politiques et sociaux de la RDA, la nostalgie est « le sentiment de perte à la fois spatiale et temporelle, aspiration à un ailleurs qui n’existe plus ». Ma pratique ethnographique parmi les acteurs de la migration économique, arrivés en France pendant les années 1960, confirme ce mal-être venant de l’absence d’un passé et d’un lieu qui n’existe plus ; toutefois, cette même définition introduit une interrogation fondamentale à l’intérieur de mon enquête alors que je rencontre de jeunes serbes qui se définissent yougoslaves même s’ils n’ont jamais vécu la période socialiste ou s’ils étaient trop petits pour s’en souvenir: sont-ils yougonostalgiques ? Libres du poids étouffant de la nostalgie, les « jeunes yougoslaves » se (ré)-approprient de la yougoslavité afin de dénoncer le malaise du présent et de démonter l’immobilisme de la serbitude. A. me dit que se définir yougoslave aujourd’hui, n’exclut pas le fait de venir de la Serbie parce qu’il s’agit d’une identité complémentaire comme, en effet, je pense, c’était le cas pendant la Yougoslavie socialiste. Le choix de l’identité yougoslave est tout d’abord politique : c’est la libération du risque d’une réputation stéréotypée et erronément collective que les Serbes nationalistes ont acquis pendant les guerres des années 1990, et le refus conscient, stratégique et pratiqué de cette différenciation.

Tim Judah, journaliste correspondant de The Economist dans les Balkans, forge le terme de « yougosphère » en 2009 pour indiquer les liens économiques, culturels et sociaux qui persistent, après la disparition de la Yougoslavie, entre les ex-citoyens yougoslaves, sur un territoire tapissé de frontières. C’est un concept qui n’est pas véritablement partie du vocabulaire des habitants de l’ex-Yougoslavie, mais qui éclaircie admirablement les manières, propres aux nouvelles générations yougoslaves, de se joindre à l’autre après la période des conflits en s’opposant aux récits rancuneux de guerre et de victimisation de l’état.

G. Gamberini, A. Rangona, Yugoland – In viaggio nei Balcani , Beccogiallo, 2012.

G. Gamberini, A. Rangona, Yugoland – In viaggio nei Balcani , Beccogiallo, 2012.

La yougosphère est entendue à la fois comme le lieu de circulation des productions artistiques qui réalisent l’unité de l’espace yougoslave au niveau culturel et économique mais aussi en tant qu’espace idéologique de représentation d’un « nous » retrouvé. La yougosphère se reconstruit à travers les corps, les contacts, les échanges et la volonté de faire exister et d’exister sur un territoire où les années 1990 ont érigé des frontières identitaires et politiques. En 2009, le président serbe Boris Tadić proposa aux autres pays ex-yougoslaves une union commerciale des compagnies locales trop petites pour rivaliser avec les autres compagnies du marché global : « together they could make the difference ». Dans ce cadre, alors, « while Yugoslavia is long gone, a Yugosphere has emerged across the lands it once encompassed ».

Dans la « yougosphère parisienne » l’appel au passé est une manière de puiser à une archive qui a fortement caractérisé ainsi qu’affecté la vie des propres proches. La réappropriation de ce passé est projeté vers le futur. Le paysage social, économique et politique actuel, la transition économique du modèle socialiste au néolibéralisme comportant les privatisations sauvages dans les pays balkaniques ouvre, en effet, l’espace à la revalorisation de la société d’auparavant où existait un système politique de protection sociale et un réseau de solidarités locales plus fort.

J’ai fait une distinction entre les générations les plus anciennes – yougonostalgiques – qui gardent un souvenir vivace du passé yougoslave et les « jeunes yougoslaves » qui réutilisent un passé, presque jamais vécu, en nourrissant et partageant un nouvel espace collectif : la yougosphère. La yougonostalgie et la yougosphère peuvent être bien expliquées, ainsi que mises en relation, par des chaussures : les Startas – original non-aligned sneakers. L’usine de production de ces chaussures, construite dans le village de Borovo en 1931, a été achetée par la RFSY en 1945. Les Startas sont devenues rapidement un symbole du sport et de la mode parmi les habitants de la Yougoslavie socialiste. L’usine a déménagé à Vukovar, en Croatie, mais pendant les années 1990 et le début des guerres yougoslaves, le succès des Startas s’est mis à décliner. Depuis 2008, ces chaussures sont de nouveau sur le marché. Les Startas expriment la nostalgie du temps des non–alignés; en même temps, et subséquemment à leur réinsertion sur le marché, elles symbolisent quelque chose d’autre, résultat d’une articulation entre présent et passé. D’un côté les Startas sont le symbole de la période yougoslave, de l’autre, la réappropriation et la réutilisation actuelle lui ajoute une nouvelle signification culturelle, économique et identitaire : celle d’une collaboration entre des habitants qui peuvent garder des souvenirs actuels de cette époque.

Written by aleksandar